lundi 20 avril 2026

Ma ruelle

Ma ruelle, c'est la première à droite après la station Total Mfoa.
Ma ruelle, c'est une impasse,ce qui est bien parce que ça réduit le passage. 
Ma ruelle commence par le stand de cordonnier de Monsieur Aliou. Il est toujours assis sur son stand et il est le premier à m'accueillir quand je rentre du travail. Je ne l'ai jamais vu travailler et je n'ai jamais vu d'outil sur son stand. J'aimerais qu'une de mes chaussures casse pour la lui apporter.
Ensuite il y a maman Sylvie. Elle semble toujours très fatiguée et souris peu. Maman Sylvie cuisine des plats dans des casseroles en aluminium depuis sa parcelle, et elle les transporte par brouette jusqu'à son stand. Puis elle allume du charbon pour faire des brochettes. Je m'arrête souvent chez maman pour acheter du saka-saka, du madessou (des haricots blancs en sauce) et du riz ou du manioc.
De l'autre côté de la rue il y a Aïcha, qui a une minuscule boutique. À chaque fois que je suis invitée chez quelqu'un, je m'arrête chez elle acheter des boissons fraîches. Souvent elle est occupée à tresser des clientes. Aïcha est vraiment très belle. Son fils ne manque pas de me saluer "Bonjour maman !" dès qu'il m'aperçoit.
Quand on s'enfonce dans ma ruelle, il y a ensuite quelques mamans qui vendent des légumes très fatigués sur la gauche. 
Sur la droite il y a ensuite l'épicerie d'Abdoulay. C'est une épicerie où on n'entre pas : on demande à Abdoulay, et il passe les objets par une petite trappe. Abdoulay m'a avoué il y a quelques jours avoir écrit mon prénom sur un des linteaux de sa boutique pour ne pas l'oublier et me saluer par mon prénom quand il me voit.
Ensuite à gauche il y a parfois des vendeurs de fruits, mais ils me donnent des prix prohibitifs.
Ma ruelle n'est pas pavée, et est jonchée de détritus. 
Encore à droite il y a un nganda, un petit bar de rue avec une salle minuscule et des tables dehors. Il y a toujours du monde assis. Pendant le ramadan, il n'y avait aucune bière en vue. 
Parce que oui, ma ruelle est dans le quartier Ouest-Africain de Brazzaville, donc majoritairement musulman. 
Continuons. 
Un petit peu plus loin il y a l'épicerie d'Aboubakar, seule dans une grande parcelle. Encore une fois, une épicerie où on n'entre pas. Aboubakar est souvent assis par terre. Un jour, j'entends le bruit d'une tronçonneuse : on coupe les arbres de la parcelle d'Aboubakar. Puis, des parpaings sont alignées devant sa boutique, et un mur monte rapidement. Son épicerie se fait avaler par les murs et devient difficilement accessible. Je lui demande, j'ai peur pour son épicerie. Il me dit, avec sa grande pudeur qu'il fait construire sa maison.
J'alterne mes emplettes entre Aïcha, Abdoulay et Aboubakar, pour ne pas faire de jaloux. 
À gauche il y a ensuite le gentil gardien de la maison de mes voisins qui me dit toujours bonjour avec un grand sourire. 
Ma ruelle elle a de l'électricité quasiment toutes les nuits, ce qui relève du miracle à Brazzaville. 
On arrive au fond de l'impasse, où se trouve mon immeuble avec ses grandes portes noires. Mes trois gardiens, Yvon, Gert et Hugues, qui m'accueillent toujours avec une petite phrase pour me faire rire, et m'écrivent pour me dire qu'il va pleuvoir. 
En face de chez moi il y a une parcelle morcellée en petites habitations où il y a toujours de l'animation et du linge qui sèche. Je les observe depuis mon balcon, et j'aime particulièrement le sol de la cour en mosaïque de carreaux de carrelage. 
Au fond de mon impasse il y a une barrière, puisque de l'autre côté il y a les rails et le train qui passe sporadiquement.
Mais il y a une porte dans la barrière. 
En passant cette porte et en traversant les rails, on entre dans une ferme. La ferme est coincée entre les rails et la rivière Mfoa. Je l'aperçois depuis ma fenêtre, mais je ne vois pas les animaux. Par contre je les entends. On croise donc souvent des bêtes dans ma ruelle, transportées par leurs acheteurs. Des bœufs sur des motos, des chèvres entassées dans un kavaki, les motos à remorques.
Dans ma ruelle, quand on passe derrière mon immeuble, il y a aussi une école coranique, et des enfants que j'entends chanter de leurs petites voix aiguës et pleines de ferveur. 
Ma ruelle elle s'appelle la rue Mamadou Diop, du nom de l'ancien maire de Poto-Poto. Mais ce nom ne se trouve nulle part dans ma ruelle, ni sur Google Maps.
Ma ruelle s'est progressivement réchauffée à ma présence. Au début elle était curieuse et parfois méfiante envers cette moundélé femme qui vit seule dans ce quartier qui ne voit aucun autre blanc. Et maintenant elle me protège, me nourri, me repose et m'abrite.
Je me suis absentée pendant quelques jours à pâques, et à mon retour papa Abdoulay m'a dit qu'il ne me voyait plus, et Monsieur Aliou m'a demandé pourquoi je ne venais plus les voir avec maman Sylvie. Alors j'ai compris que je fais désormais partie de ma ruelle.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire