dimanche 5 juillet 2026

Une ôde aux taxis de Brazzaville

Virages et poussière
Carapaces vert brillant
Scarabées urbains

Prendre le taxi à Brazzaville c'est la loterie. Après être monté dans les Toyota Corolla vertes, la roue est lancée : Est-ce que ce sera la clim à fond ou il faudra ouvrir la fenêtre ? Avec peut être en option la chaleur du moteur qui cuit les pieds. Rumba ou prière ? Chauffeur mutique ou qui va me harceler pour avoir mon numéro et pour qu'on aille boire une bière ? 

Je ne sourcille plus lorsque je dois ouvrir la fenêtre pour ouvrir la portière de l'extérieur parce que celle de l'intérieur est cassée. Je ne suis plus étonnée des manivelles de vitres qui manquent. 

En l'absence d'un service de transport en commun très efficace ou clair, le taxi est le moyen de transport le plus utilisé à Brazzaville pour la classe moyenne-haute à laquelle je fais partie avec mon indemnité de volontariat. Il y en a tellement, c'est vraiment comme dans les films américains où on lève la main pour alpaguer un chauffeur et filer pour la somme de 1000 francs CFA (1,52€).  

Lors des pénuries les chauffeurs - exclusivement des hommes - font la queue pendant des heures, avec une détermination et une patience qui n'est que le miroir de l'immense précarité de la majorité que vivent la majorité des Congolais. Ici on vit au jour le jour, les économies sont rares. Alors on ne peut pas se permettre d'attendre que la pénurie passe, et on fait la queue toute la nuit s'il le faut. 

Circuler en taxi à Brazzaville, c'est un réel confort, mais également un stress : les taxis se faufilent et souvent inventent une troisième voie dans les avenues, klaxonnent, vont vite.

Alors j'ai fait mon choix et j'ai enfin osé revenir à mon amour infini : le vélo. La route m'appartient aussi maintenant.

Parfois...

Parfois j'ai l'impression d'avoir fait un bond dans le début du siècle dernier.

Ici, on achète du tissus et on va chez le tailleur faire des vêtements sur mesure. Ça coûte moins cher que de les acheter neufs dans les boutiques de vêtements prêt-à-porter importés. Les adresses de tailleurs se partagent. Daouda, un tailleur Sénégalais qui a sa petite boutique à quelques minutes de chez moi, est le plus plébiscité dans mon entourage, mais il met plusieurs semaines à confectionner les vêtements.

Ici, on fait fabriquer ses meubles chez le menuisier ou chez les vanniers. Tout est sur mesure. À nouveau, c'est moins cher que d'acheter des produits importés. On voit les menuisiers travailler à l'extérieur, couper, assembler, vernir, dans la poussière des voitures qui passent. J'ai fait fabriquer ma planche à repasser, qui pèse un âne mort, chez un menuisier de mon quartier.

Ici, pour avoir une rallonge simple, je suis allée à la quincaillerie acheter 2 mètres de fil électrique, puis je suis allée voir Monsieur André qui a un petit stand de quincaillerie et réparation dans un coin de l'Avenue de la Paix, et il m'a ajouté les deux prises de chaque côté. 

Ici, les enseignes ne sont pas moulées en plastique ou illumines en néon, mais les devantures et les moindre signes sont peints avec virtuosité et souvent également avec humour. Il est dur de prendre des photos dans la rue ici, les gens n'apprécient généralement pas. Mais j'essaierai de faire un poste dédié aux peintures de magasins.

Quel bonheur de voir tous ces gens s'affairer et construire de leurs mains, et l'artisanat être à la base de la société. Ces centaines d'ateliers, échoppes et boutiques qui disparaîtrait sûrement s'il était plus simple d'importer des objets bon marché. 

Ici, on achète billet avion dans une agence de voyage en ville ou à l'aéroport. Impossible de les acheter en ligne. Puis on nous donne un billet papier remplis à la main avec nom, prénom, heure de vol, et c'est parti pour l'aéroport. On a du mal à croire que ce sera suffisant pour rentrer dans l'avion jusqu'au moment où on y est assis.

Ici, Google Maps ne sert à rien, les rues ne sont pas référencées. La Poste n'existe pas. Les réservations d'hôtel sont à oublier. L'administration est papier. La liste est longue...

J'aime beaucoup cet aspect de la vie au Congo. D'un côté c'est dur. Mais quelle satisfaction une fois qu'on a dompté le système !

Bientôt le retour (temporaire)

Je ferme les yeux et je m'imagine chez moi. Si je ferme la fenêtre et me bouche les oreilles pour bloquer le bruit des groupes électrogènes, des coqs, des enfants qui jouent et des pas sur le sable de la rue, je peux presque y croire. 

Dans moins de dix jours je rentre en vacances en France. Ça me paraît irréel. 
J'ai si hâte de retrouver les miens, retrouver ma maison et retrouver mon univers.

Cette hâte se mélange à une sorte de panique. Mon temps au Congo est compté, et j'ai la sensation qu'il m'a complètement échappé. 
Ce départ momentané me rappelle qu'un jour, dans quelques mois, je quitterai ce pays probablement pour toujours. 
Je roule avec mon vélo et j'ouvre grand les yeux pour essayer de tout voir, je me concentre pour tout entendre. Que me restera-t-il du Congo quand je partirai ? Comment faire pour l'emporter avec moi ? Avec le bon, le mauvais et le meilleur.
Et comment retomber dans une vie sans ces couleurs, cette chaleur, cette proximité, ces imprévus ? Ces leçons permanentes, cette familiarité, cette facilité et aussi ces complications, ces rires, qui me donnent envie de tout noter, tout enregistrer, tout comprendre ? Ces amis formidables, ma ruelle avec toutes ces personnes qui veillent sur moi ?

Je suis également surprise par la manière dont Congo et Brazzaville sont rapidement devenus une normalité pour moi. Je ne me sens pas différente, je ne sens pas d'émotions décuplées. J'ai parfois des moments de réalisation où je me dis "Tu es en Afrique Centrale ! Tu es au Congo ! Quelle folie !". Mais la majeure partie du temps ma vie a pris une tournure plutôt banale. J'aimerais éprouver plus, ressentir ce choc chaque seconde, percevoir toutes les molécules de l'atmosphère congolaise me frapper pour ne jamais glisser vers cet ordinaire.

En attendant, les vacances en France seront douces.

jeudi 14 mai 2026

Océan du Nord

Première fois dans un bus d'Océan du Nord, la compagnie de bus qui dessert tout le pays.

Je découvre un bus récent en configurations 3 sièges - 2 sièges, je ne savais pas que ça existait. Des bâches sont scotchées sur tous les sièges. 

Le contrôleur prend son micro, fait quelques tests, nous intime de nous assoie, et son discours commence :
"Bonjour à tous, bienvenue sur votre bus de la compagnie Océan du Nord".
Il attend. Les passagers bougent sur leurs sièges, attachent leurs ceintures. 
"Est-ce que vous êtes là ? Je ne vous entends pas ! Bonjour !"
Quelques voix s'élèvent, un murmure de bonjours.
"Aaah si vous étiez chez le pasteur je vous entendrais plus ! Je recommence ! Bonjour à tous !"
Là ça y est nous sommes ambiancés ! Revigoré, nous nous exclamons d'une voix :
"Bonjouuuur !"

L'office bascule sur les formalités. Le contrôleur nous donne son prénom et celui du chauffeur, nous assure que le bus est assuré et qu'il est propre parce que les autres passagers en ont pris soin.
Il nous dicte l'immatriculation du bus et nous intime de la noter, en cas d'oubli.
Il annonce que le bus est bridé à 100 km/h et que c'est pour notre sécurité, par recommendation de la CEMAC, donc qu'il ne faudra pas se plaindre à lui et au chauffeur si d'autres bus moins prudents nous dépassent.

Les formalités continuent. Nous sommes serrés comme des sardines. Le bus s'élance avec 10 minutes d'avance. Dans un pays chroniquement en retard. 
C'est comme ça le Congo, les certitudes n'existent pas. 

lundi 11 mai 2026

La saison des pluies à Brazzaville

Au Congo nous avons aussi quatre saisons, mais elles sont bien différentes de celles des latitudes tempérées. 

L'année commence par une petit saison sèche pendant les mois de janvier et février. Bien qu'elle ait le nom de sèche, le climat reste tout de même humide. Nous sommes près de l'équateur, dans la ceinture verte qui encercle le globe. Des pluies restent quand même possibles, en gros orages. 
Puis la petite saison des pluies suit, jusqu'au mois de mai-juin. Les pluies sont assez intermittentes, plutôt en fin de journée et pendant la nuit, et suivent les journées de chaleur écrasante, où j'accueille la fraîcheur de la pluie avec soulagement. 
De juin à septembre c'est la grande saison sèche. Il fait relativement froid (21-24°C) et gris. Cette saison est très appréciée car elle permet de souffler un peu et autorise les Congolais à sortir leurs doudounes préférées et apporte un nouveau sujet de conversation : le froid !
L'année se finit par la grande saison des pluies.

Pour l'instant, je n'ai vécu que le Congo de la petite saison sèche et de la petite saison des pluies. 

Ce que j'aime avec la pluie au Congo, c'est qu'elle a l'amabilité de prévenir de sa venue. Si tout à coup vous vous faites surprendre par de grand bourrasques de vent, c'est que vous avez 15 à 30 minutes avant que l'orage ne s'abatte sur la ville. Il faut alors braver le sable des rues porté par le vent, avancer presque à l'aveugle en se protégeant les yeux et déguerpir au plus vite. Car quand la pluie est là, elle ne pardonne pas, et dans une ville avec des routes en mauvais état comme Brazzaville, elle peut paralyser la ville. 

Il n'est aussi pas rare d'entendre l'orage gronder et les éclairs illuminer la RDC, sans qu'une goutte ne s'abatte sur Brazzaville. Car nous sommes dans une des zones où la foudre frappe le plus fréquemment au monde. 

Quand je faisais des recherches depuis la France sur la saison des pluies à Brazzaville, je suis tombée sur cet article haut en couleurs de 2023 auquel je pense souvent pour sa poésie et sa justesse :

Retour des pluies à Brazzaville : à quoi s’en tenir ?

Jeudi 19 Octobre 2023

Répondant à un cycle naturel, la saison des pluies a succédé à une saison sèche qui semblait ne plus en finir à cause des chaleurs accablantes des après-midi et des fins de soirée. Pourtant, le retour de la pluie a été spectaculaire, presque irréel et s’annonce impitoyable pour la ville de Brazzaville qui ne se sera pas, une fois de plus, préparée à l’accueillir.

Après trois mois de saison sèche, de poussière et de moiteur, disons-le de suffocation, la saison des pluies qui s’annonçait en prodromes par des averses courtes, légères, fines aux impressions tactiles presque imperceptibles a laissé place à un ciel lourd le lundi matin, tellement sombre qu’on a cru que le soleil ne se lèverait pas ce jour-là.

Les écluses des cieux se sont ouvertes aux alentours de 07h15, déployant une pluie énervée, donnant l’impression de s’être trop longtemps retenue et qui avait pour seul objectif d’avaler Brazzaville.

Il a plu comme s’il s’agissait d’un règlement de comptes, il ne s’est même plus agi d’une pluie mais de tout un monde qui a atterri sur les têtes des lève-tôt de Brazzaville, élèves et travailleurs. Il a plu comme si Dieu lui-même voulait éprouver la résistance des os, de la chair et de la peau des Brazzavillois, et comme s’il voulait s’assurer lui-même de la solidité des marques de parapluie.

Au-delà de ce spectacle morsure-à-la-chair, il s’agissait peut-être aussi d’un spectacle mort-à-l’âme car la pluie à Brazzaville n’était malheureusement pas, par négligence, un signe de bénédiction et l’on se souviendra du drame de la saison des pluies dernière qui aura emporté plus d’une âme à Brazzaville.

Aux maux extrêmes s’ajoutent ceux réguliers et récurrents d’une saison de pluie à l’autre qui font que les populations des quartiers comme Casis, Simba pelle, Mayanga ne savent déjà plus depuis lundi à quel saint se vouer, pour un nouveau cycle de maux qui auraient pu être prévenus. Quant aux travaux de la voirie du centre-ville entamés juste à l’orée de la saison des pluies, ne seront-ils pas entravés par l’arrivée de celles-ci ?

La grogne, elle, monte du côté du marché Total où les chauffeurs et contrôleurs de bus pataugent dans une boue qui rend l’accostage des clients délicat, difficile et parfois dangereux à cause du risque des glissades augmentées par les bousculades.

Antoine, chauffeur de bus de 52 ans, déplore l’insalubrité à laquelle nul ne devrait s’accoutumer et qui complique son labeur quotidien : “ Avant de commencer notre service, nous prenons soin de nos véhicules. Mais une fois qu’on arrive au Terminus de Total, tout est à refaire. Le directeur du marché Total, s’il y en a un, ou la mairie de Bacongo devrait vraiment se pencher sur cette situation. Si en une pluie, on a à faire à un tel spectacle, comment va -t-on faire au bout de dix pluies et jusqu’à la fin de la saison? “

Princilia Pérès

samedi 25 avril 2026

Haikus

L'eau ne coule pas
L'enfant reprend ses bidons 
Il n'est pas surpris


Maman Mélanie
Brouette casseroles et charbon
Le regard dans le vide


En sac ou au sol
Le camion ne viendra pas
La pluie s'en occupe


Où va son esprit ? 
Yvon le gardien veille
La nuit s'étire

vendredi 24 avril 2026

Malade

Et ce qui devait arriver arriva. Je suis tombée malade. 
Je ne sais pas comment j'ai été contaminée, mais ça fait 3 jours que je suis clouée au lit.

Les dieux de l'électricité jouent en ma faveur. Les deux premiers jours je n'ai eu aucune interruption de courant, et j'ai pu recevoir le flot continu de brise fraîche venant de mon climatiseur nuit et jour. Quelle heureuse coïncidence. Au jour 3, c'est-à-dire aujourd'hui, à 15h l'électricité s'est coupée. Au pire, ça fait 3h à attendre avant que le générateur de l'immeuble se mette en route. Ça va le faire.

Mais au-delà de ce qui se passe dans mon corps, je suis étonnée de vivre une autre épreuve dans ma tête.
Je ne veux pas aller dehors. Je ne veux pas me lever de mon lit. Je suis faible mais j'en serais quand même capable. 
Mais je me surprends à ne pas vouloir même regarder par ma fenêtre. Mes rideaux restent fermés. 
Je me sens si vulnérable.

La chaleur d'abord, qui va s'abattre sur moi comme un marteau.
Le bruit, les regards, les taxis qui klaxonnent et s'arrêtent à mon niveau parce qu'une blanche ça ne marche pas. 
Les nuages noirs et épais des pots d'échappement. 
Les trous dans la route, sur les trottoirs, les enjambées, les glissades, le sable, omniprésent ici non pas à cause de l'océan mais du fleuve Congo, et qui s'engouffre dans mes sandales.
La transpiration qui coule. Pas en marchant, mais dès qu'on s'arrête.
Les mouches, l'eau croupie dans les ornières, l'odeur des égouts à ciel ouvert. 
Les compliments qui n'ont rien de flatteur, les appels "Moundélé !", "Ma chérie ça va ?", "Bébé !".

Je me rends compte que chaque jour j'ai dû puiser une dose de courage pour pouvoir fonctionner, et que je m'y étais même habituée. 
Mais actuellement je n'en ai pas la force.